Localiser la démocratie et la société civile en Russie : le cas d’une ONG russe
Localiser la démocratie et la société civile en Russie : le cas d’une ONG russe
Par Agnès Blais
Démocratie contrôlée, démocratie autoritaire, fin du parlementarisme, absence de « véritable » multipartisme, la Russie est-elle démocratique? L’aspiration à la liberté des Russes peut-elle passer par les pouvoirs de la société civile? Comment se construit une société civile?
La société civile est constituée des regroupements et des mouvements sociaux diversifiés issus de la société. Elle désigne ce segment de la société qui interagit avec l’État, l’influence tout en s’en distinguant. La société civile comprend le concept de citoyenneté, donc la liberté et l’égalité des individus sujets de droit. La société civile telle que la conçoit l’Occident doit donc être dégagée des relations personnelles (famille, réseaux informels de relations). Elle est évoquée comme une façon de ressouder des liens politique et comme un équilibre aux dérives ou au retrait de l’État. Chez Habermas (1997), la société civile se caractérise par un espace public de délibération, l’existence d’un fait associatif au sens large et le regroupement autour d’un idéal. Rosanvallon (2006) conçoit la société civile comme un contrepouvoir. La société civile doit veiller à ce que le pouvoir élu reste fidèle à ses engagements et maintienne l’exigence initiale d’un service du bien commun. Il définit trois contrepouvoirs citoyens : surveillance, sanction et empêchement, peuple-juge. Pour Haubert (2000), l’atomisation et l’individualisation des sociétés contemporaines ne sont en rien le gage d’un développement démocratique. Vibert (2004) rappelle que la société civile ne peut remplacer la capacité de l’État à totaliser une structure puissante d’intervention et les valeurs d’une culture.
Les ONG forment de nouvelles institutions sociales dans la Russie post-soviétique. Il n’y avait pas de société civile en URSS. Dans le système soviétique, les organisations sociales servaient de « courroies de transmission » de l’information entre la société et le pouvoir. Un mouvement de dissidence se forme dans les années 1970, toutefois il a été réprimé et il n’a pas rejoint les masses. Pour Rosanvallon (2006 : 169), le dissident exprime le fait d’une souveraineté critique à côté du système. Il est un grain de sable dont la seule existence témoigne de l’échec du pouvoir à imposer à tous son mensonge.
L’ONG russe Non à l’Alcoolisme et à la Toxicomanie (NAN) a été fondée en 1987 par un groupe de médecins spécialistes de la dépendance chimique. NAN a créé des groupes d’Alcooliques et de Toxicomanes Anonymes, un foyer pour les enfants en situation de rue, un centre de réhabilitation pour mineurs. Elle a mis sur pied et plusieurs programmes de prévention et d’aide psychologique et médicale pour les personnes qui souffrent de dépendance. NAN a adapté l’expérience étrangère du traitement de la dépendance au contexte russe. Elle est financée à la fois par des ONG, des organisations internationales et le gouvernement russe. Aujourd’hui, le principal combat des directeurs de NAN est de contrer la mentalité répressive, héritée du régime soviétique, par la défense des droits des personnes malades.
Cette ONG a un caractère bicéphale : ses directeurs sont à la fois employés par le gouvernement (ministère de la santé ou de la justice) et dirigent une organisation non gouvernementale. Dans le contexte russe post-soviétique, cette double filiation de l’organisation, peut être une technique d’acquisition d’une certaine liberté d’action. Elle lui permet de se protéger des abus de pouvoir des administrations ou du gouvernement qui pourraient décider de fermer l’ONG. Les ONG russes sont souvent très professionnalisées et leur structure imposante les protège.
Les membres de l’ONG russe NAN participent à la construction d’une société civile de plusieurs façons, notamment en prenant part au débat public. Ils prennent la parole dans des médias alternatifs, internationaux ou médicaux. Le directeur de l’ONG est membre de la Chambre sociale, créée par Vladimir Poutine en 2006 censée être une plateforme de dialogue entre le gouvernement et les ONG. Si la création « par le haut » de cette Chambre sociale et le choix par le Président de la Fédération de Russie de ses 42 premiers membres (sur 126) est contesté, le directeur de NAN n’hésite pas à critiquer, dans cette instance, les méthodes « répressives » des institutions de santé. Il critique aussi les exactions des compagnies privées qui prétendent guérir l’alcoolisme et la toxicomanie. Il soutient les groupes d’entraide comme les Alcooliques anonymes tout en affirmant qu’ils doivent être épaulés professionnellement. Les membres de NAN défendent les droits des patients souffrant de dépendance chimique. Ils ont élaboré plusieurs projets de lois libéraux, proposé la création d’une justice juvénile en Russie. Ils revendiquent auprès de la Douma d’État (Parlement) ou de la Douma municipale une autre vision des soins qui contrerait la mentalité répressive. Enfin, l’ONG NAN participe à la construction de la société civile par l’entraide.
Si les membres de l’ONG interagissent avec l’État, ils jugent cependant l’État et les administrations inefficaces, irresponsables vis-à-vis de la population et intéressé à maintenir leurs propres privilèges. L’organisation prône donc une prise en charge par la société elle-même des services sociaux et de l’aide aux groupes vulnérables. NAN tend vers une sorte d’autogouvernement autarcique, ce qui perpétue la fracture entre la société et l’État plutôt que de l’amenuiser. Elle encourage ainsi le désengagement de l’État des services sociaux.
En analysant l’engagement associatif en Russie, Fançoise Daucé (2005) relève quatre « grandeurs » qui le fondent et l’orientent, et qui s’appliquent tout à fait aux motivations d’action de l’ONG NAN. La « grandeur civique » désigne la référence à la démocratie libérale. La « grandeur marchande » vise l’offre de services compétitifs qui évitent les pertes économiques et la lourdeur du système. Par la « grandeur industrielle », Daucé entend les objectifs d’efficacité dans la relation avec l’État. Les rapports entre les associations et l’État sont rationalisés. Cette grandeur industrielle, héritage soviétique, se caractérise par le souci de l’efficacité, de la performance et de l’expertise. « L’État russe a actuellement des exigences de plus en plus forte vis-à-vis des associations et les conçoit comme des relais de sa politique ». Finalement, la « grandeur domestique » désigne l’importance des liens de parenté et d’amitié entre les membres.
L’organisation NAN construit des espaces de délibération en participant à la Chambre sociale ou à des débats radiophoniques par exemple. Elle devient contre-pouvoir de surveillance lorsqu’elle réalise, par son professionnalisme et sa capacité d’expertise, des projets de loi ou des modèles de résolution des problèmes sociaux. Elle dénonce la mentalité et les politiques répressives. Elle est vigilante quand elle essaie de défendre les droits des enfants, des personnes toxicomanes ou séropositives. Cependant, les contre-pouvoirs de sanction et d’empêchement et le contre-pouvoir du peuple-juge, ne peuvent pas constituer le pendant d’un pouvoir super présidentiel et d’un système judiciaire très faible, dans une démocratie autoritaire et sans État de droit véritable. La société civile en construction exige aussi une reconstruction de l’État.
BIBLIOGRAPHIE
DAUCÉ F., 2005, « Les analyses de l’engagement associatif en Russie », Questions de Recherche, CERI Sciences Po, n°14, juin, consulté sur Internet (http://www.ceri-sciences-po.lrg/publica/qdr.htm), le 8 juin 2009.
HABERMAS, 1997, Droit et démocratie. Entre faits et normes. Paris, Gallimard.
HAUBERT M., 2000, « L’idéologie de la société civile » : 13-86, in Haubert M. et P.P. Rey (dir.), Les Sociétés civiles face au marché. Le changement social dans le monde postcolonial. Paris, Karthala.
ROSANVALLON P., 2006, La contre-démocratie. La politique à l’âge de la défiance. Paris, Éditions du Seuil.
VIBERT S., 2004, «La «société civile au Québec» : fondement des normes sociales ou espace procédural d’interactions?», Anthropologie et Sociétés, vol.28, n°2 : 173-182.