La participation des citoyens dans les questions patrimoniales au Québec

De Démocratie.

par David Camirand


« La démocratie participative est non seulement un idéal politique moderne, mais aussi un modèle performant. Plus les citoyens sont en capacité de s’exprimer et de délibérer sur le devenir de la cité, plus une communauté est en capacité d’agir pour ces fins. Plus un régime politique prend en compte les attentes de ses membres, plus il est efficace »(1). « Cette forme de démocratie invite les citoyens à s'impliquer de manière plus directe et régulière dans leur Cité (quartier, ville, région, État ou toute autre communauté d’appartenance) au lieu de se limiter à l’exercice ponctuel du droit de vote »(2). Dans le cas qui nous intéresse, la participation des citoyens aux questions de patrimoine, nous savions par expérience personnelle que la participation du citoyen dans cette activité de la Cité était importante. Mais nous savions aussi qu’elle se faisait souvent avec peu de moyen et d’organisation, avec ou sans l’aide de l’État, principale responsable des questions de patrimoine. Nous proposons donc dans ce résumé du travail déposé dans le cadre du séminaire portant sur la démocratie participative et organisé par l’institut du patrimoine culturel de l’Université Laval, un bref état de la question de la participation citoyenne dans le patrimoine québécois.


Sommaire

Les acteurs du patrimoine au Québec

Le Québec compte quatre grands acteurs dans le domaine du patrimoine : le Ministère de la Culture des communications et de la Condition féminine, les municipalités, les experts et finalement les citoyens.

Le Ministère de la Culture, des Communications et de la Condition féminine (MCCCF) est certainement la pierre angulaire de tout le système. Depuis, les années 70, il s’est affirmé comme le principal défenseur du patrimoine québécois. Avec l’aide des organismes qui lui sont liés, le ministère voit donc à la classification, la conservation et la mise en valeur du patrimoine québécois en administrant la loi sur les biens culturels.(3)

Depuis quelques années, les municipalités se voient donner un plus grand rôle dans le domaine du patrimoine. Devant l’impossibilité pour le MCCCF de pouvoir classer tout le patrimoine au Québec, les municipalités se sont vues octroyer le droit d’émettre des statuts municipaux à certains éléments patrimoniaux dont la symbolique arbore un caractère principalement local.

Finalement, les experts pourvoyeurs de l’expertise dans le domaine. D’abord rattaché au Ministère, leur nombre à exploser dans les dernières années avec le résultat qu’on les retrouve aujourd’hui au MCCF, mais dans les universités et dans diverses firmes privées ou comme chercheurs indépendants.


Les différentes implications du citoyen

La participation du citoyen dans la défense et la mise en valeur du patrimoine est certes bien établie. Les levées de boucliers constantes depuis les années 70, les nombreuses associations de défense du patrimoine, la popularité de la question dans les médias (publication grand public, émission de télévision, etc.) sont autant d’exemples d’un intérêt certain chez le citoyen pour les questions patrimoniales.

Sa participation peut prendre plusieurs formes. Il peut être propriétaire d’un bien patrimonial, il peut faire partie d’une ou de plusieurs diverses organisations militantes et travaillant dans le domaine patrimonial ou encore être lui-même un élément du patrimoine. Une constante cependant, le citoyen est presque toujours en première ligne lorsqu’il est question de patrimoine au Québec.

Le citoyen qui possède un objet patrimonial est probablement celui qui participe le plus directement à la mise en valeur du patrimoine. Qu’il s’agisse de menus objets, d’œuvres d’art ou encore d’éléments plus imposants comme un immeuble, qu’ils aient acquis l’objet en toute connaissance de cause ou qu’ils en aient hérité, le citoyen doit faire face à certaines obligations, mais peut compter sur l’aide de l’État pour y faire face. Le citoyen doit s’assurer que l’élément qu’il possède ne subisse pas de dommage majeur ou qu’il ne se dégrade pas exagérément. Dans le cas d’une restauration ou d’une rénovation, le citoyen doit s’assurer de ne pas dénaturer l’élément du patrimoine. En échange, il peut faire appel à l’État pour une assistance technique et monétaire.

Voilà pour la théorie. Mais comme le reconnait lui-même le MCCCF, le citoyen propriétaire d’un bien patrimonial a plutôt l’impression d’être simplement contraint à une série d’obligations . (4) Un fardeau qui semble-t-il à mis un frein aux ardeurs de plusieurs amants du patrimoine québécois .(5)

La présence du citoyen dans la préservation du patrimoine se fait aussi sentir lourdement dans son implication dans les divers organismes constitués spécifiquement, ou en partie, pour la cause. Que ce soit dans des organismes durables liés à la préservation du patrimoine dans son ensemble ou s’intéressant à un élément particulier ou encore dans des groupes temporaires crées en situation d’urgence (ex. : démolition annoncée d’un élément patrimonial), dans une des nombreuses sociétés d’histoire du Québec. Les citoyens, souvent en collaboration avec les experts, sont très présents dans ces organismes. En fait, ils constituent « l’un des maillons les plus importants de la chaîne des acteurs du patrimoine » . (6)

Ces organisations sont nombreuses. En 2000, on estimait qu’il existait 58 organismes nationaux – c’est-à-dire qu’ils agissaient à la grandeur du patrimoine québécois – et une centaine d’organismes locaux. Si la participation du citoyen dans les organismes nationaux varie grandement, on peut affirmer sans trop se tromper qu’ils représentent la très grande majorité des organismes locaux.

Leurs actions sont faites avec peu de moyens et souvent bénévolement. Un calcul effectué par le ministère évalue qu’en 2004, 8651 personnes ont travaillé, à un moment ou à un autre, bénévolement pour un organisme en patrimoine. En additionnant le nombre d’heures, on arrive à un total de 625 840 heures ce qui représente près de 10 millions de dollars en salaires que les organismes n’ont pas eu à débourser.

Différentes formes d’actions sont utilisées par les citoyens, elles se résument principalement aux pétitions, collectes de fonds, conférences de presse, manifestations . (7) Mais, elles peuvent aussi servir à sensibiliser le public par des conférences, publications, création panneaux explicatifs, etc. Dans tous les cas, ces organismes et les citoyens qui y participent en grand nombre sont les « sentinelles » du patrimoine . (8) Leurs efforts sont souvent le point de départ de la préservation et de la mise en valeur du patrimoine.


Un exemple : La destruction du patrimoine victorien du centre-ville de Montréal et la naissance de Sauvons Montréal

Les années 70 marquent un tournant dans la mise en valeur du patrimoine au Québec. La Révolution tranquille à modifier les interactions dans la société et dorénavant l’État s’implique dans toutes les sphères de la société québécoise. Le patrimoine n’y échappe pas. D’abord l’affaire de collectionneurs privés, philanthropes ou de diverses sociétés, l’État par l’entremise de son ministère de la culture renforce, à cette époque, son rôle de protecteur du patrimoine québécois. S’ensuit une série de recensions, d’inventaires et ultimement de classifications du patrimoine québécois .(9)

Paradoxalement, cette période voit aussi la création d’un important nombre de groupes de citoyens et d’experts militant pour la sauvegarde du patrimoine. Ce fut le cas entre autres à Montréal avec la création de groupes comme Sauvons Montréal, Héritage Montréal The Society for the Preservation of Great Places et plusieurs autres. Mais alors que le gouvernement québécois s’était porté à la défense du patrimoine que pouvaient rechercher ces groupes ? Dans le cas des gens de Sauvons Montréal, ce fut une série d’éléments qui motivèrent leurs actions. L’hégémonie de l’État dans la définition du patrimoine, son incapacité à faire face au développement rapide du centre-ville de Montréal et une volonté de non seulement de préserver certains quartiers de Montréal, mais d’assurer un développement en accord avec les volontés de la communauté.

L’événement initiateur du mouvement populaire montréalais pour la sauvegarde du patrimoine est sans doute, la démolition de la maison Van Horne en 1973. Considérée comme l’un des plus beaux exemples de construction victorienne en Amérique du Nord, la maison Van Horne fut construite à la fin du XIXe siècle et habitée par la famille du même nom depuis. En plus de ces valeurs architecturales, la maison Van Horne représentait aussi une époque dorée de l’histoire de Montréal. C’est l’époque de l’industrialisation, des chemins de fer, l’époque où la ville était le cœur économique du Canada. Construite dans le « Golden Square Mile » , (10) la maison Van Horne était une représentation de la puissance et de la richesse des grandes familles montréalaises du XIXe et XXe. Or, ce quartier était maintenant au cœur de ce qui devenait le nouveau centre-ville de Montréal. Devant les projets de développement et la volonté du maire Jean Drapeau de faire de Montréal une ville moderne, l’héritage architectural du Golden Square Mile était en danger.

En vente depuis 1967, la maison trouva un acheteur en 1973 qui proposait de la raser au sol et de construire une tour de 14 étages. Le projet est momentanément bloqué par le ministère des Affaires culturelles (l’ancêtre du MCCCF) qui évalue la possibilité de classer la maison. Mais après avoir changé d’idée en affirmant que la maison ne représentait pas « véritablement un monument « typiquement québécois » » (11) , le gouvernement abandonne son projet et la maison est démolie en septembre 1973.

La naissance de Sauvons Montréal

Fortement médiatisée, la saga de la maison Van Horne avait permis d’alerter l’opinion publique, non seulement, sur le sort du patrimoine victorien montréalais, mais sur le patrimoine en général. L’année suivante sa démolition apparaissait une fédération de groupe de citoyens et d’experts qui prit le nom de Sauvons Montréal. La fédération qui regroupait au départ une douzaine d’organismes passa rapidement à une trentaine et devint la figure de proue du mouvement patrimoniale à Montréal . (12) Mais le mandat de Sauvons Montréal dépassa rapidement la simple sauvegarde des éléments du patrimoine culturel. Développement et utilisation rationnelle du patrimoine de la ville devenaient les slogans de la fédération, de pair avec la préservation. L’organisme le statuait ainsi dans le premier numéro de son journal S.O.S. Montréal : « Sauvons Montréal est une fédération de groupes de citoyens, consacrée à la préservation des quartiers, des bâtiments historiques et des espaces vert montréalais ; notre but est d’assurer le développement planifié et rationnel de notre ville ». (13) Ainsi, « le paysage urbain, au centre duquel se trouvaient les édifices et les monuments, mais aussi les rues et les quartiers, devait désormais être de plus en plus appréhendé comme l’expression d’une ville, dans ses multiples manifestations, à sauvegarder ». (14)

À travers leurs campagnes de sauvegarde, Sauvons Montréal s’oppose à l’hégémonie de l’État dans les questions de patrimoine. En fait, si l’État s’était institué comme le principal défenseur du patrimoine au Québec, il en était aussi devenu l’unique « définiseur ». Or comme le démontrait le cas du patrimoine victorien montréalais, la vision nationale ne répondait pas nécessairement aux sensibilités locales. À l’époque de la naissance de l’organisme, le gouvernement québécois avait concentré ses actions autour du patrimoine français de la ville de Montréal. La plupart des éléments classés se trouvaient dans les murs de la vieille ville française.

C’est en réponse à cette situation que Sauvons Montréal lança une série de campagnes pour la sauvegarde de nombreux éléments du patrimoine victorien du Golden Square Mile. Parmi ceux-ci, l’on compte les maisons Shaughnessy, Atholstan, Corby, Greenshield, Joseph-Aldéric-Raymond ainsi que le United Services Club et le Mount Royal Club. (15)

Mais les actions du groupe ne se résument pas à sensibiliser le gouvernement sur un patrimoine ignoré. On s’insurge aussi contre l’incapacité du Ministère des Affaires culturelles à protéger certains des éléments du patrimoine déjà classé. Effectivement, devant les tentatives de protection du patrimoine, certains promoteurs peu scrupuleux procèdent à des démolitions illégales, souvent faites en pleine nuit, tablant que devant le fait accompli, ils auraient le feu vert pour procéder aux nouvelles constructions. En médiatisant ces démolitions illégales, Sauvons Montréal alerte la population montréalaise de ces situations déplorables auxquelles le gouvernement ne peut qu’imposer des amendes peu persuasives.

Ainsi, plutôt que de préconiser le cas par cas, comme le fait le gouvernement québécois, l’organisme propose un moratoire complet sur toutes démolitions dans le quartier et la mise sur pied d’un plan d’urbanisme qui permettrait de classé d’un coup tous les immeubles patrimoniaux et assurer par le fait même un développement rationnel où les intérêts des divers groupes constituant Sauvons Montréal serait pris en compte. Le gouvernement et la ville de Montréal resteront sourds à cette demande, ce qui obligera l’organisme à continuer d’organiser des campagnes à chaque fois qu’un édifice ou un ensemble urbain est mis en danger.

La naissance de Sauvons Montréal marque les débuts d’une action citoyenne militante dans la préservation du patrimoine. Non seulement la fédération travailla activement à la sauvegarde du patrimoine montréalais, mais permit la « conceptualisation d’un patrimoine participatif des citoyens défenseurs ». (16) Entre d’autres termes, Sauvons Montréal a remis en cause l’hégémonie gouvernementale en matière de patrimoine et a travaillé à une prise en charge du patrimoine par la collectivité. Fournissant une aide technique et juridique, en plus de donner des formations, la fédération a fait des groupes de citoyen, des spécialistes en patrimoine. (17)

Elle précipita la formation d’autres groupes qui, inspirés par leurs réussites, veillèrent à leur tour, à la défense de différents éléments du patrimoine. Nul doute que le paysage urbain de Montréal aurait perdu nombre d’immeubles aujourd’hui considérés comme des joyaux au nom du développement et de la modernité.

Bibliographie

Un regard neuf sur le patrimoine culturel. Révision de la loi sur les biens culturels. Québec, Ministère de la communication, de la culture et de la condition féminine, 2007. 74 pages.

Béghain, Patrice. Le patrimoine : culture et lien social. Paris, Presses de la fondation nationale des sciences politiques. 1998. 115 pages.

Bevort, Antoine. Pour une démocratie participative, Paris, Presses des Sciences politiques, Coll. La bibliothèque du citoyen, 2002. 130 pages.

Drouin, Martin. Le combat du patrimoine 1973-2003. Québec, Presses de l’université du Québec, 2005. 386 pages.

Le Groupe-conseil sur la politique du patrimoine culturel du Québec, Notre patrimoine, un présent du passé. Québec, Ministère de la culture et des communications, 2000. 240 pages.

LeMaître, Capucine et Benjamin Sabatier dir. Patrimoines : Fabrique, usages et réemplois. Québec, Éditions MultiMondes, 2008. 282 pages.

Morriset, Lucie K. et Patrick Dieudonné dir. Patrimoines pour le XXIe siècle. Regards du Québec et de la Bretagne. Québec, Éditions Nota Bene, 2006. 396 pages.

Rousso, Henry dir. Le regard de l’histoire. L’Émergence et l’évolution de la notion de patrimoine au cours du XXe siècle en France. Paris, Fayard, 2003. 389 pages.


Références

1-Antoine. Bevort, Pour une démocratie participative, Paris, Presses des Sciences politiques, Coll. La bibliothèque du citoyen, 2002, p. 16. 2-http://wikidemocratie.com/wiki/Seminaire_IPAC_:_Le_patrimoine_de_la_democratie_participative, consulté le 15 mai 2009. 3-http://www.mcccf.gouv.qc.ca/index.php?id=2158, consulté le 15 mai 2009.

4-Un regard neuf sur le patrimoine culturel. Révision de la loi sur les biens culturels, Québec, Ministère de la communication, de la culture et de la condition féminine, 2007. p.61.

5-Le Groupe-conseil sur la politique du patrimoine culturel du Québec, Notre Patrimoine, un présent du passé, Québec, Ministère de la culture et des communications, 2000. p. 134.

6-Ibid., p. 47.

7-Ibid., p. 49.

8-Ibidem.

9-L’inventaire du patrimoine québécois débuta dans les années 20, mais c’est véritablement dans les 70 que l’entreprise prit une plus grande ampleur.

10-Le « Golden Square Mile » fut considéré comme l’on des quartiers avec la plus grande concentration de richesses en Amérique. Il était délimité par ce qui est aujourd’hui le boulevard René Lévesque au sud, le Mont Royal au nord, la rue Guy à l’ouest et l’avenue Université à l’est.

11-Martin Drouin, Le combat du patrimoine 1973-2003, Québec, Presses de l’université du Québec, 2005, p.37.

12-Ibid., p. 41.

13-Ibid., p. 43.

14-Ibidem.

15-Ibid., p. 83.

16-Martin Drouin, « De Montréal à la Bretagne. Les Groupes voués à la sauvegarde du patrimoine dans la seconde moitié du vingtième siècle », dans Lucie K. Morisset et Patrick Dieudonné, Patrimoine pour le XXIe siècle. Regards du Québec et de la Bretagne. Québec, Édition Nota Bene, 2006. p. 53.

17-Ibid., p.52

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