Gardère
La conception technique de la vie urbaine est-elle déconnectée de la vie sociale ou doit-elle l’être ? Les ingénieurs évoluent-ils dans une tour d’ivoire ? Les citoyens ont-ils leurs mots à dire ? Ces questions sont au coeur de l’article de Jean-Philippe Gardère. Ce docteur en communication et également directeur des espaces publics et des déplacements urbains de la ville de Bordeaux propose d’étudier s’il existe des alternatives démocratiques à la technocratie nourrie par la rationalité purement technique. Pour lui, la participation publique dans les projets peut être source de progrès, seulement celle-ci peut aussi avoir des effets pervers bien connus tel que le Not In My Backyard (NIMBY) ou encore la « manifestation de crises collectives de type luddistes», où les ouvriers détruisirent leurs machines de productions qu’ils accusaient de voler leurs emplois.
Pour nourrir son analyse, l’auteur de l’article va utiliser quatre paradigmes, issus des sciences dures, pour comprendre comment fonctionnent les interactions de type communicationnelles dans une ville. Ces quatre paradigmes sont : l’entropie, l’émergence, l’hypertélie, et la théorie des jeux du célèbre mathématicien Nash.
L’entropie, la perte infinie de l’énergie
« L’entropie est née des principes de la thermodynamique», en résumé rapide, cette notion sous-entend que pour chaque mouvement, chaque action, une déperdition irréversible d’énergie se produit. Cela sous-entend, comme le dit l’auteur, que « non seulement l’individu ne peut jamais gagner (premier principe) mais qu’en plus il perd une partie de sa mise (second principe) ». Passée cette définition, deux notions sont importantes en entropie. La première est que l’entropie s’accroît avec le désordre. En effet, tout objet ayant une tendance à se dégrader, il faut beaucoup d’effort pour essayer de maintenir son état. La deuxième notion est que l’entropie augmente aussi avec l’équilibre. En effet, comme le dit l’auteur « tout ce qui est dans la nature est en état de déséquilibre crée une énergie utilisable ». Les vagues, les chutes d’eau, créent une énergie que l’on peut exploiter, un lac stable ne crée pas d’énergie. Pour résumer, pour récupérer de l’énergie il est nécessaire de se retrouver dans une situation non pas de désordre, mais de déséquilibre. L’application à la communication de cette notion, toutes proportions gardées, permet de s’assurer les conditions de réussite d’une réunion constructive. En effet, comme le dit l’auteur, les conditions de réussite nécessitent d’établir un microcosme où l’entropie, c'est-à-dire la perte d’énergie, est localement réduite. Cela se traduit dans les faits, par le choix d’un «lieu où règne l’ordre et où les prises de parole sont régulées et respectées, où les règles du jeu sont fixées par avance et ou chacun jouit d’une légitimité», la perte d’énergie pour rétablir ce lieu est donc minimum si ce lieu est déjà établi de cette façon. Cela suppose aussi un lieu « qui ne soit pas en équilibre», où toutes les opinions sont donc libres d’être exprimées, où tout le monde peut participer, où personne n’est censurer pour arriver à un pseudo équilibre, qui signifierait comme le dit l’auteur la mort thermique, ou plus simplement, la fin de l’énergie constructive d’ idées. Enfin dernier point, cela sous-entend aussi un lieu où «l’information est claire et adaptée au sujet est utilisable de tous», ceci permettant la participation de tous, et évitant la discrimination créatrice d’équilibre.
L’émergence, ou la somme des parties est supérieure à l’addition mathématique de ces dernières
« L’émergence est une propriété qui fait que le tout n’est pas réductible à ses parties, il est plus ( il possède des propriétés propres et surplombantes), et moins (il ne possède pas toutes les propriétés de ses parties, il y a une perte d’information).» L’émergence a des propriétés créatrices, en effet, l’ensemble de ses parties donne un nouveau résultat, qui peut être éloigné de l’ensemble des parties mises bout à bout. En démocratie participative, cette notion d’émergence donne une explication au fait que lorsque des individus confrontent leurs opinions, l’émergence fait qu’elle annule leurs positions initiales au profit d’une toute nouvelle. Cette nouvelle dynamique impose cependant ces propres règles, elle est difficilement contrôlable et dépend de plusieurs facteurs, que la théorie de Nash met en valeur.
L’équilibre de Nash, le meilleur des pires choix
« La théorie des jeux est une méthode mathématique permettant d’analyser les interactions stratégiques entre les individus ayant des intérêts divergents par l’étude des configurations où la situation de chacun dépend du comportement de tous. » L’équilibre de Nash est en fait la conséquence de ce genre de situation, c’est l’ensemble des stratégies mises en place pour qu’aucun des joueurs ne puisse obtenir un gain supplémentaire en changeant unilatéralement de stratégies. Concrètement, cela sous-entend que les joueurs vont tendre à prendre une position qui leur permet de limiter leurs pertes et non de maximiser leurs gains en pariant sur le comportement de l’adversaire. Le résultat final est ainsi inférieur au maximum que chacun pourrait avoir, mais meilleur que le pire des résultats qu’ils pourraient obtenir si l’adversaire faisait un mauvais coup, c’est le meilleur des pires choix. Dans un débat, cela se traduit par le fait que lorsque les conditions de participation et les enjeux sont bien fixés, les participants vont tendre à chercher un équilibre, qui sera de plus en plus optimum s’ils se passent dans un esprit de coopération.
L’hypertélie, où l’adaptation d’un objet à son environnement
L’hypertélie c’est en fait l’hyper spécialisation d’un objet, qui détermine ce dernier à un environnement précis, tout changement d’environnement, nécessite alors une modification de l’objet. Cette faculté d’adaptation peut être positive ou négative. Lorsqu’elle est négative, il se forme une multiplication, souvent endogène, des interfaces d’adaptations pour l’utilisation de l’objet dans l’environnement. L’auteur donne alors l’exemple des réglementations urbaines qui se multiplient et parfois, voir même souvent s’annulent entre eux. Mais cette hypertélie peut être aussi positive, l’objet est alors capable de s’adapter à son environnement en en tirant un profit, c’est une sorte d’externalité positive, selon la notion économique. En démocratie participative, cette notion se retrouve dans la gestion des interfaces entre les citoyens et les élus. Comme le dit l’auteur, « afin d’éviter l’écueil d’une interface mal proportionnée (hypertélie négative), il est souhaitable de prévoir cette interface dans l’élaboration du processus de concertation. Ceci constitue la clé de voûte de la micro représentativité. »
Citoyens, élus, même dégoût pour le désordre
L’ensemble des éléments apportés par ses paradigmes permet de mieux comprend les enjeux actuels de la communication dans la ville. En effet, si l’on considère, comme l’auteur que les citoyens comme les élus ne supportent pas le désordre, les paradigmes choisis par l’auteur et appliqués à la communication permettent de mieux saisir les réponses apportées par ces deux différents publics à ce problème du désordre. Pour les élus, le désordre est géré par l’utilisation de la technique, ils recherchent une hypertélie positive via des experts techniques, c’est la technocratie. Cependant, si cette hypertélie peut paraître positive pour des experts techniques, elle est loin de l’être pour les usagers. Elle peut entraîner du désordre à l’échelle de ces derniers. Les travaux dans une ville sont peut être d’un point de vue purement technique rationnel, mais ils provoquent des embouteillages, ralentissements, perte d’achalandage pour l’usager, le citoyen, il les perçoit alors comme une hypertélie négative d’une décision technocratique. Quelle est la solution à envisager pour prendre en compte l’avis des usagers alors ? L’auteur reprend alors le principe de pouvoir communicationnel de la théorie de l’espace public d’Habermas, c’est à dire la formation d’un consensus par l’argumentation et les débats pour le bien collectif. Pour l’auteur, cette autre option pour régler le désordre de la ville pose plusieurs limites. En effet, les participants à l’espace public doivent pouvoir dépasser leurs préoccupations et leurs visions hyperéliques négatives à court terme d’un projet pour arriver à un consensus. Dans les faits, citant l’exemple des conseils de quartiers, c’est loin d’être le cas. En fait, cet espace public soulève deux problèmes liés entre eux, le premier concerne le pouvoir administratif qui voit en le choix populaire un ennemi de l’autogestion par le politique élu de la cité, mais aussi un allié, car il est aussi élu par ce peuple, c’est le pouvoir communicationnel comme source de légitimité du pouvoir administratif, ce dernier provoque de l’entropie, de la perdition d’énergie. Le danger est alors, pour l’auteur les deux parties provoquent l’hypertélie négative en instrumentalisant ces espaces publics. L’auteur conclue alors que pour favoriser une nouvelle conception de la gestion de la Ville, à la fois par les citoyens, les politiques et la technique, la concertation ne doit pas être un but en soi, mais un moyen, ou plus simplement que la communication ne doit pas prendre le pas sur le projet réel.